La mondialisation en débat

La sixième édition du printemps de l’économie portait, cette année, sur le thème « Démondialisation ? des mondialisation ! ». Pendant 4 jours, économistes, universitaires, chefs d’entreprises ou encore journalistes ont débattu sur le sujet. Si Alain Minc avait vanté les bienfaits de la mondialisation dans son ouvrage « la mondialisation heureuse », il est un fait avéré que la mondialisation, processus d’intensification des échanges internationaux de toute nature : marchandises, capitaux, services, est aujourd’hui largement critiquée pour les inégalités qu’elle engendre.

Pourtant loin d’être considérés comme hétérodoxes, les participants ne niaient pas les maux de ou « des mondialisations ». Source d’inégalités économiques, sociales et culturelles entre individus et territoires, la mondialisation est avant tout un phénomène économique dont le libéralisme est le processus par lequel elle s’étend. Si tous s’accordent sur une mondialisation imparfaite, les moyens à mettre en oeuvre pour résoudre les problèmes ont paru insuffisants. L’absence d’économistes hétérodoxes, s’écartant du dogme libéral, a manqué.

La mondialisation jugée néfaste par 60 % des Français

Ce n’est pas un score soviétique mais c’est une majorité confortable. Six Français sur dix ont une mauvaise opinion de la mondialisation, c’est ce qui révèle le dernier sondage Opinion Way pour le printemps de l’économie. Surtout, 71% des sondés sont pessimistes pour leur avenir. Pour respectivement 64 et 65% des personnes interrogées, la mondialisation a des conséquences néfastes sur l’emploi et les salaires. Et seulement 33% et 25 % d’entre elles perçoivent des effets positifs sur la croissance et le pouvoir d’achat. Quant à la doctrine du « doux commerce » selon la formule de Hirshmann, établie au XVIIe siècle par Montesquieu dont l’idée générale est que « partout où il y a des mœurs douces, il y a du commerce, et que partout où il y a du commerce, il y a des mœurs douces » elle ne semble plus convaincre les sondés. Ils sont 66% à penser que la mondialisation ne favorise pas la paix dans le monde.

« On connaissait depuis longtemps le pessimisme des catégories populaires sur ces questions. Les résultats n’ont ici rien d’étonnant. Mais, nouveauté, le sondage montre à quel point l’écart se resserre entre catégories populaires et favorisées. Entre supposés perdants de la mondialisation et gagnants de la mondialisation. Le ressenti pessimiste gagne fortement les catégories les plus favorisées, qualifiées, les mieux rémunérées » constate Pierre-Pascal Boulanger, Président fondateur du printemps de l’économie.

Éviter un « effet Matthieu » territorial

L’impact de la mondialisation est aussi dû à l’image que l’individu perçoit du processus. « La représentation que l’on a de la mondialisation joue plus que la réalité » affirme l’enseignant chercheur Olivier Bouba-Olga. Il ajoute qu’ « il est urgent de sortir de la concurrence territoriale. Il faut arrêter de vouloir à tout prix « attirer les talents » et de parler « d’excellence ». Au contraire, arroser un peu partout et revenir à des politiques d’aménagement du territoire. »

M Bouba Olga a constaté dans ses recherches que la mobilité des personnes reste faible, qu’il n’y a pas systématiquement d’opposition entre métropole et petite ville. « Les ambiances des villes jouent très peu finalement. Dans [son] ouvrage, « Dynamiques territoriales : éloge de la diversité », à la question « pourquoi habitez vous ici ? » les individus ont répondu « parce que je suis né ici, j’ai des amis ». La sociologie et le travail jouent un rôle majeur, bien plus que les « softs factors », autrement dit l’attractivité dont disposeraient certain territoires comme l’ambiance urbaine, l’ouverture aux minorités ou les activités culturelles. »

Dans son ouvrage, M. Bouba Olga montre que des métropoles comme Nantes, Rennes ou encore Toulouse avaient un vrai effet d’entrainement sur leur région. En revanche, ce n’est pas le cas pour Lille, Nice ou Saint Etienne. Au contraire, une ville moyenne comme Vitré, s’avère être très dynamique. « Il faut donc éviter de tomber dans un déterminisme représentatif. Sous peine de produire un « effet Matthieu », qui selon l’adage de l’évangile du même nom, consiste à « donner à celui qui a déjà et « en même temps » ôter à celui qui n’a pas. »

Dans les services, des délocalisations importantes à venir

Le chercheur El Mouhoub Mouhoud, auteur de « Mondialisation et délocalisation des entreprises », appuie les arguments de M Bouba Olga. Selon lui, il y a un retour de l’industrie en France et aux États-Unis, qui s’explique par des nombreux facteurs. Une hausse des coûts de transports lorsque que le prix du pétrole augmente, l’automatisation, l’imperfection de la qualité des produits dans les pays d’accueils, la hausse des salaires dans certains de ces mêmes pays -Chine en tête- ainsi que les facteurs environnementaux. « La variable n’est pas le coût salariale, c’est le rapport entre coût salarial et productivité qui compte » constate-t-il. Et d’ajouter, « par exemple, la hausse des gains de productivité et les bas salaires aux États Unis couplé à la hausse -relative- du coût des ouvriers chinois, font qu’aujourd’hui, le coût salarial d’un ouvrier en Chine est quasiment le même qu’un américain. C’est grâce à cela que les relocalisations sont possibles. »

Il y a tout de même quelques ombres au tableau. Si la mondialisation a permis des progrès considérables dans le domaine de la santé, informatique et technologiques, notamment en créant des robots capables d’effectuer des tâches compliquées à la place de l’Homme, il est aujourd’hui un fait que ces progrès vont au delà et dépassent les seuls tâches manufacturières dites « ingrates ». Pour l’économiste Pierre Noël Giraud, la société est divisée entre les « nomades », « sédentaires » et les « inutiles ». Si la mondialisation n’a pas ou peu d’impact sur les premiers, l’impact de cette dernière est en revanche importante pour les seconds (trader, viticulteur, ingénieur aéronautique). Ceux-ci sont directement soumis à la concurrence internationale. « Le problème réside dans le fait que de plus en plus d’emplois sédentaires sont soumis à la concurrence internationale. Dès lors, le nombre de nomades augmente tandis que le nombre d’emplois disponibles diminuent. De facto il y a plus de monde disponible pour faire moins de choses. Ce processus engendre une hausse des inutiles -comprenez sans emploi ou chômeurs ou emplois précaires sans avenir-, une pression sur les salaires et donc une une augmentation de la pauvreté. »

C’est le cas du secteur bancaire, autrefois épargné, qui a largement licencié dans le monde. La médecine est aussi touchée. « Aujourd’hui les ordinateurs permettent de mieux déceler les maladies et plus rapidement. Ce qui permet au médecin de passer plus de temps avec les patients » explique, le très libéral, Jean-Marc Daniel. Mais c’est aussi l’occasion de réduire leur nombre. Une activité qui, elle est « condamnée », selon les mots de M. Giraud, est la profession de chauffeur de taxi. « Avec l’essors de la voiture autonome, il n’y aura plus besoin de conducteur, donc de chauffeur » affirme t-il. Au total, selon le docteur en informatique Gérard Valenduc, « ce sont près de 10 % des emplois qui vont être remplacés par la numérisation. » Bien que « cela reste un phénomène complexe. La crainte du chômage technologique a toujours été là mais le volume d’emplois impactés ne cessent de croître » constate la haute fonctionnaire Marie Claire Carrère Gée.

Haro sur le protectionnisme, le revenu universel oublié

« Rien ne permet de dire que le libre échange est une bonne chose » constate M. Giraud. S’il rappel qu’au XVIIIe siècle le Royaume-Uni a pu rattraper Amsterdam grâce à des mesures protectionnistes, il ne fait pas de ce dernier une solution aux problèmes émanent de la mondialisation. « Le protectionnisme doit être utilisé pour les industries naissantes pas mourantes. D’où vient l’intérêt pour le protectionnisme ? de l’imperfection du marché ! » et ajoute « l’économiste Ricardo voulait l’interdiction des rentiers pour stopper l’épargne et ainsi investir pour libre échanger. Cela marche lorsque l’on a un avantage absolu pas comparatif. Mais également entre pays égaux. Il faut que l’Europe ait, non pas une politique protectionniste mais mercantiliste visant à attirer les investisseurs. »

Le revenu universel a quant-à lui même pas été évoqué. Alors que le nombre « d’inutiles » ne cessent de croître, que les inégalités se creusent et que les « bullshits jobs » deviennent la Panacée du capitalisme pour entretenir les profits, le revenu universel pourrait être un sérieux remède aux maux de la mondialisation. Dans son ouvrage Utopies réalistes, Rutger Bregman, montre comment des expériences comme celle de Mincome -Winnipeg- en 1973 au Canada avaient été concluantes. 19 000 dollars étaient alloués à chaque famille sans contre partie. « Politiquement on craignait que tout le monde s’arrête de travailler et fasse beaucoup d’enfants avec un revenu annuel garanti » constatait le professeur Forget. C’est exactement l’inverse qui se passa. Les gens ne cessèrent pas de travailler et le taux de natalité baissa. Les étudiants poursuivirent plus longtemps leurs études. La solution au chômage doit passer par une réduction du temps de travail et son partage couplé à un revenu de base. Ceci permettrait d’avantage de temps pour les loisirs, une réduction du stress mais aussi, une meilleure productivité. L’ex président de la Commission européenne, Michel Rocard, plaidait déjà il y a 20 ans que « L’inexorable montée du chômage démontre l’inefficacité de toutes les techniques utilisées
pour le combattre… On ne luttera efficacement contre le chômage massif que par la réduction massive du temps de travail. Toute la question est : comment faire ? »

Le financement d’un revenu universel est tout à fait possible. Il n’y a jamais eu autant de richesses dans le monde. « C’est de l’argent qui sera injecté directement dans la consommation. Certes, ce n’est pas une fin en soit mais il a de mérite de poser une politique publique nouvelle » défend l’économiste Thomas Porcher. Car « la difficulté ne réside pas tant dans le fait de concevoir de nouvelles idées que d’échapper aux anciennes. » notait John Maynard Keynes.

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