La raison pour laquelle les banques freinent la transition écologique ?

Le 10 juin 2021 l’institut Rousseau publie un rapport sur les actifs fossiles détenus par les plus grandes banques mondiales.

Très schématiquement, un actif est défini comme une valeur économique positive détenu par la banque. Il s’agit donc en quelque sorte d’un patrimoine économique pour la banque en question. Pendant des décennies, les plus grandes banques mondiales ont apporté un soutien répété aux entreprises du secteur des énergies fossiles. Ainsi, elles ont accumulé des centaines de milliards d’euros d’« actifs fossiles ». Or ces derniers représentent désormais un risque majeur pour le bon fonctionnement du système économique face à la crise environnementale.

Selon le rapport, ces « actifs fossiles » infligent une triple peine. D’une part, cela signifie que les banques investissent dans une consommation énergétique polluante en termes d’émission de gaz à effet de serre. D’autre part, en investissant dans les énergies fossiles, les banques coupent les fonds nécessaires pour la transition écologique et retardent donc la transition environnementale. Et enfin, les « actifs fossiles » représentent un risque majeur, aggravé par la crise environnementale, pour le bon fonctionnement économique. En effet, la crise environnementale accroît le risque de dévaluation de ces actifs dans le temps. Ceci signifie que les actifs fossiles perdent en valeur et se transforme graduellement en « actifs échoués. En d’autres termes, les « actifs fossiles » seraient les nouveaux subprimes.

Le rapport signale que les banques de la zone euro accumulent un stock d’actifs équivalent à 530 milliards d’euros liés aux énergies fossiles, soit l’équivalent du produit intérieur brut (PIB) de la Belgique. L’argument principal du rapport stipule que les banques n’ont pas intérêt à financer massivement la transition écologique parce que cela entrainerait une dévalorisation des « actifs fossiles » qu’elles possèdent et donc nous plongeraient dans une crise économique. Paradoxalement, en investissant pas massivement dans la transition écologique les banques s’exposent à une dévaluation de leurs « actifs fossiles » parce que l’énergie fossile risque de ne pas être soutenable d’un point de vue environnemental. Le rapport donne alors quelques pistes de réflexions sur la manière de décarboner ses actifs économiques de façon à financer une transition énergétique soutenable et éviter l’effet subprimes. Ceci passerait notamment par un rachat de la BCE des actifs fossiles détenus actuellement par les banques.

Cependant, il est difficile de croire que les banques vont arrêter de financer les énergies fossiles dans les années qui suivent. En 2019, les 11 banques étudiées dans ce rapport ont financé à hauteur de 95 milliards d’euros les énergies fossiles. Cela semble logique compte tenu du mixte énergétique mondial actuel.

Le rapport Key World Energy de l’Agence Internationale de l’énergie (AEI) explique que la consommation d’énergie primaire s’est élevée à 14 282 Mtep en 2018 avec une influence de 81,3% des énergies fossiles dans le mixte énergétique mondial. En outre, l’agence stipule que nous allons consommer de plus en plus d’énergie dans les années qui suivent en gardant une répartition relativement stable des énergies fossiles dans le mixte énergétique.

Sur ce schéma deux scénarios sont accolés. D’un côté, celui basé sur les politiques annoncées par les différents pays et de l’autre, un scénario permettant d’atteindre les objectifs internationaux sur le climat. Pourtant, les recommandations du GIEC sont claires. Il faudrait nous donner les moyens de produire 70 à 85 % de notre électricité avec des énergies renouvelables d’ici 2050 sans quoi nous ne tiendrons pas les objectifs fixés lors des Accords de Paris. Mais l’on perçoit très bien que les énergies renouvelables restent très minoritaires dans le mixte énergétique mondial.

De ce fait, il semble peu probable que nous réussissons à limiter le réchauffement climatique d’1,5°C d’ici 2030.

En effet, ce qu’il faut comprendre avec la dérive climatique, c’est que les répercussions se font ressentir bien plus tardivement opposant ainsi la logique temporelle industrielle du court terme à la temporalité environnementale. Le CO2 dégagé dans l’atmosphère n’est pas directement transformé ou capté, mais reste pendant plusieurs années en « suspens ». La pression anthropique exacerbe alors cette dynamique contribuant continuellement au réchauffement global du climat. À ce sujet, le rapport de l’Institut Pierre Simon Laplace permet d’appréhender les dynamiques en cours.

Ce graphique montre par exemple que pour les 20 prochaines années nous sommes condamnés à une augmentation de plus d’un degrés et demi. Par conséquent, l’objectif d’atteindre seulement 1,5°C de réchauffement climatique global pour 2030 semble d’ores et déjà caduc puisque tous les scénarios prévoient la même augmentation constante du climat. Ce n’est donc qu’à partir des années 2050 que les choix politiques et climatiques que nous aurons engagés se feront ressentir.

Cette observation est d’ailleurs confirmée par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) dans son 5ième rapport sur le réchauffement climatique.

Ce graphique montre que seul le scénario RCP 2.6 (bleu foncé), stipulant une diminution des émissions de gaz à effet de serre drastique, nous permet de limiter le réchauffement climatique sur les siècles à venir. Tous les autres scénarios, basés sur les politiques actuelles ou des pronostics pessimistes (rouge) d’utilisation massive des ressource fossiles, ne permettent pas d’endiguer la crise climatique, mais seulement au mieux de freiner la casse ou au pire de nous propulser dans le mur.

Le problème semble alors épineux et de plusieurs ordres. Économique tout d’abord : comment financer massivement une transition écologique si les banques possèdent des « actifs fossiles » et que notre monde industrialisé demande une consommation énergétique soutenue ? Et ensuite politique : comment faire pour ne pas s’enfermer dans le choix rationnel du passager clandestin ?

En psychologie sociale, ce concept stipule que les individus adoptent une posture passive en pensant qu’un autre va intervenir à leur place. Appliquée à l’environnement, la problématique peut se résumer comme telle : le bien environnemental est un bien public, c’est-à-dire socialement partagé, de ce fait chacun a individuellement un intérêt à sous-estimer ses répercussions ou son consentement à payer. Ainsi, théoriquement, tous les pays ont un intérêt à adopter un comportement de « passager clandestin » en adoptant une stratégie de non-coopération. La réalité est toutefois plus nuancée que cela. En effet, en pratique on observe une coopération d’un certain nombre de pays qui se soustraient de la non-coopération des autres. L’intérêt est alors d’agrandir ce cercle afin de pouvoir propager les accords et les normes définies. Cependant, le problème de la sous-évaluation rationnelle des conséquences environnementales reste encore présent. Ceci s’explique par le manque de fonds gouvernementaux (humain et monétaire) nécessaires pour infliger des sanctions à la hauteur des dommages causés.

L’ingénieur Jean-Marc Jancovici, notamment connu pour son engagement dans la cause climatique et créateur du bilan carbone, nous explique que la logique à court terme politique, soumise aux injonctions économiques, se heurte aux mécanismes environnementaux qui se déploient dans une temporalité très longue. Concrètement, il affirme que l’envie de renouveler son mandat se concrétise souvent par le nécessité des politiques à pouvoir mettre en avant un bilan économique favorable. Pourtant, les graphiques montrés jusqu’ici démontrent qu’il faut une politique à long terme, unie, avec des ambitions à la hauteur des risques soulevés.

Ceci soulève alors un paradoxe. Les sociétés contemporaines occidentales jouissent d’un certains nombres de privilèges dont un système démocratique relativement fonctionnel. Or en s’inscrivant dans une logique à court terme les politiques risquent d’ébranler cet équilibre. En effet, selon le rapport du GIEC, un réchauffement climatique de 2°C augmente considérablement les risques d’instabilité alimentaire sur la planète.

Cette instabilité alimentaire ne signifie pas seulement qu’un certain nombre de personnes dans des pays défavorisés ne pourront plus subvenir à leur besoin le plus élémentaire, mais qu’il y aura probablement une pénurie mondiale d’aliments de première nécessité. Selon la pyramide de Maslow, qui est certes critiquée mais qui permet toutefois de donner un indicateur cohérent, la stabilité alimentaire fait partie des besoins les plus élémentaires. La théorie sous-jacente à cela affirme, que si ce besoin n’est pas rempli alors cela peut entraîner à son tour une instabilité politique. Ce scénario a notamment été confirmé par le GIEC qui explique qu’il y aura une hausse des conflits due à la raréfaction des ressources (alimentaires).

En conclusion, nous avons brossé ici un portrait liminaire d’une situation complexe, plutôt pessimiste, dans laquelle les acteurs sociaux tissent en toile de fond des liens, souvent invisibles, mais avec des répercussions bien réelles. Cette situation est complexe du fait que le lien entre nos actions, choix politique et économique, et les répercussions ne sont pas visibles dans une temporalité courte. Cette dynamique favorise de façon inconsciente le comportement du « passager clandestin » pour adopter des prérogatives économiques à court terme visibles. La situation est d’autant plus délicate que la réalité des interactions biologiques, notamment des processus rétroactifs climatiques, ne sont pas encore appréhendés dans l’entièreté de leur complexité.

Enfin, le portrait est pessimiste parce que les rapports sur lesquels nous nous appuyons le sont également. En effet, ils mettent en lumière que la rhétorique politique de l’objectif de limiter le réchauffement climatique à 1,5°C est complètement dépassé et que nous sommes actuellement en lutte pour tenir notre engagement de 2°C, seuil auquel les rapports officiels notent que l’instabilité alimentaire et politique pourrait commencer à se propager de façon systémique. Au cœur du changement qui nous attend, les « actifs fossiles » détenus par les banques européennes, sont une problématique supplémentaire qui vient s’ajouter au paysage vaste et complexe de la transition environnementale.

 

Crédit image : Micheile Henderson

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