Le Kurdistan irakien, faux œil du cyclone : l’éternel bourbier d’Ankara face à la réalité kurde

Le Kurdistan irakien, faux œil du cyclone : l’éternel bourbier d’Ankara face à la réalité kurde

 

Célébrations du Nouvel an kurde en 2015, par des partisans du PKK turc et du YPG syrien dans les montagnes de Qandil. Image de Besaran Tofiq, « The Controversial Kurdish Region, Inside The Kurdish Region », Saman Omer.

 

« Le marécage du mont Qandil doit être asséché ». Le lexique du chef de la diplomatie turque Çavuşoğlu, à propos de l’insurrection kurde en Irak, ethnie de 17% de ses habitants, semble corroborer les velléités d’antiterrorisme sur cette région frontalière de la Turquie. Cette déclaration du 22 juin 2018 a certes trouvé un écho dans la projection de forces armées, mais ne parvient toujours pas à contenir le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), en lutte contre le pays anatolien depuis 1984.

 

La militarisation contemporaine de la question kurde, un combat historique pour la reconnaissance de peuple

Nom de code « Griffes ». A première vue, cette série d’opérations de l’armée turque semble toute relative, en dehors de sa propre sphère d’influence. Ces offensives menées pendant l’été 2019 dans le Nord de l’Irak visaient à éradiquer le PKK, qui défend l’ethnie kurde. D’origine indo-européenne, cette population sunnite vit ses territoires ravis par l’Empire Ottoman au XVIe siècle. Elle provient de l’Empire Mède, qui conquit le Moyen-Orient au XIIe siècle avant JC. Ce peuple fut lésé par le Traité non ratifié de Sèvres en 1920, qui prévoyait l’autonomie d’un Kurdistan en Turquie orientale. Outre Ankara, l’Iran, l’Irak et la Syrie se voient répartir une population kurde. Deux républiques kurdes apparaissent en Turquie et en Iran, mais non reconnues, elles sont matées.

Fondé en 1978 par des étudiants turcs marxistes, le PKK initie le combat armé en faveur d’un Kurdistan démocratique libre. Un coup d’Etat en 1980 favorisa la prohibition de la langue kurde, la destruction de villes kurdes et un contrôle de la natalité kurde. La lutte armée est amorcée en 1984 dans le Sud-Est turc, et les premiers camps combattants sont établis dans le Nord de l’Irak. Les cibles visées sont les forces turques, des ultranationalistes ou des journalistes étrangers.

 

Le pragmatisme politique de la rébellion kurde : l’adaptation de la mouvance identitaire face à la contre-guérilla

Malgré son ascension dans les années 1990, le PKK subit le ralliement des factions nationalistes kurdes, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) et sa scission, l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), à Ankara. La Turquie compte sur les « protecteurs de villages », des Kurdes qu’elle subventionne pour combattre le PKK. Cette concurrence entre le PKK et d’autres organisations kurdes a émergé avec la guerre civile en 1994. Il appuya l’UPK antiturc et socialiste, contre le PDK. Ce dernier entretient une relation cordiale avec Ankara. Le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK), basé à Erbil, est dirigé par la dynastie Barzani, fondatrice du PDK, considérant la cause kurde en Irak comme plus avancée que celle en Turquie.

Dans l’après-Guerre froide, le socialisme du PKK est abandonné, tout comme l’idée d’un Kurdistan, pour une confédération kurde autonome, avec une démocratie représentative et libertarienne. L’organisation se réunit tous les quatre ans lors d’un Congrès, et instaure en 2005 l’Union des Communautés du Kurdistan, qui regroupe les forces armées kurdes des quatre pays.

 

Une résistance de très long-terme, à l’origine du caractère multinational de l’insurrection kurde

Le PKK a profité de l’inaction des peshmergas, les combattants du Kurdistan, contre l’Etat Islamique (EI), pour s’implanter en Syrie depuis l’Irak. Le PKK accuse Ankara de profiter du conflit syrien pour attaquer les Kurdes, à travers la rébellion à Bachar el-Assad. Griffes vise à sécuriser la frontière irakienne, en détruisant les repaires montagneux du Kurdistan, concentrés dans un triangle Turquie-Irak-Iran. Il s’agit depuis les années 1990 d’un sanctuaire du PKK d’où il attaque la proche Turquie.

Bien que la zone soit contrôlée par le GRK, les monts Qandil abritent le quartier général du PKK et de son homologue iranien, le Parti de la vie libre au Kurdistan. Quatre à cinq mille combattants sont établis à la frontière irako-turque. Le conflit aurait fait depuis 1984 plus de quarante mille morts.

Possessions dans le Nord de l’Irak entre le PKK, le gouvernement autonome du Kurdistan irakien, de Bagdad et les forces armées turques. Cartographie de Suriye Gündemi, « The curious incident of the Turkish military base in Shiladze », 13 février 2019.

 

L’instabilité régionale, une problématique géopolitique à double tranchant : la lutte opportuniste d’Ankara, pourfendeur de l’expansionnisme grand kurde

L’attentat à Suruc de l’EI en 2015 contre des civils kurdes, brise la trêve observée en Turquie depuis 2012. Les Kurdes accusent Ankara de collusion avec le djihadisme, la poussant à réinvestir le Nord de l’Irak, ce que Bagdad a condamné devant le Conseil de sécurité des Nations Unies. Malgré les demandes de retrait turc, aucune rétorsion n’a été adoptée.

En Syrie, des groupes de défense kurdes se sont imposés au Nord dès 2012. Ces formations ont collaboré avec Washington contre l’EI, mais des offensives de l’armée turque ont empêché la jonction des zones sous leur contrôle, le « Rojava ». Une bordure de sécurité fut établie suite au retrait des troupes américaines, expulsant de la frontière turque le YPG (Forces de Défense du Peuple), la branche syrienne du PKK.

 

La quête d’indépendance du Kurdistan irakien, expression d’un enlisement historique

Après la création d’une zone d’exclusion aérienne en 1991 pour les réfugiés kurdes de la guerre du Golfe, l’Irak a autorisé le Kurdistan à s’emparer d’une partie du pays. Le Kurdistan irakien a lutté pour son autonomie fédérale, obtenue en 2003. L’alliance entre l’UPK et le PDK a permis d’étendre leur contrôle sur la région, tandis que des tensions territoriales entre Erbil et Bagdad subsistent.

La collaboration entre les Peshmergas et Bagdad se renoua après l’invalidation fin 2017 du référendum d’autodétermination kurde. Le pouvoir central rappelle fréquemment que le Kurdistan reste l’Irak. Cette anarchie sécuritaire interroge la capacité du PDK à diriger le Kurdistan.

Célébration du « oui » au référendum d’autodétermination kurde irakien en octobre 2017, « In the eye of the storm? (In)stability in Western Iraqi Kurdistan », Erwin van Veen et Al-Hamzeh Al-Shadeedi, 13 juillet 2018.

 

« Griffes », énième ingérence militaire turque : les limites de l’endiguement transfrontalier kurde

Selon le PDK, « La constitution dispose qu’aucune autre force que celle du Kurdistan irakien ne peut être présente dans la région ». L’armée turque a intensifié les frappes après la destruction d’un pipeline gazier fin mars. Elle bombarda le 28 mai des camps du PKK, dans une province contrôlée par l’UPK, proche des insurgés. La présence de bases turques en Irak résulte du partenariat économique du GRK avec la Turquie, qui envisage un poste-frontière à la jonction avec l’Irak et la Syrie.

« Nous n’abandonnerons pas cette nation à trois ou cinq terroristes » clama Erdogan, suite à la vague d’attentats du PKK contre des paramilitaires turcs en 2015. La longue incursion de « Griffes », à la poursuite d’éléments du parti, n’a pourtant pas su se démarquer des précédentes offensives sur la région. La résistance de trente ans du PKK, assisté par ses antennes iranienne et syrienne, confirme une énième fois l’impasse d’Ankara contre la guérilla kurde en Irak. Replié mais pas acculé, le mouvement s’avère légion, et continue de frapper l’Etat turc du spectre des quelques 35 millions de Kurdes apatrides.

Début des opérations « Griffes », une patrouille turque dans les montagnes irakiennes de Qandil, Agence Anadolu, « Turkey ‘neutralises’ 4 more PKK militants in northern Iraq », 30 mai 2019.

Vous aimerez aussi