Le Nagorny-Karabakh, réduit ethno-identitaire du Caucase : vers une seconde guerre inter-étatique de haute intensité ?

Artsakh, Nagorny ou Haut-Karabagh, les appellations de cette terre coincée entre Arménie, Iran et Azerbaïdjan restent librement appréciées. Il s’agit du seul crédit que s’accordent Erevan et Bakou au sujet de ce territoire. Depuis le 27 septembre, les deux voisins s’affrontent avec un acharnement inégalé depuis la conquête arménienne du Karabagh en 1994. Une lutte surpassant les précédents et brefs dégels (2008, 2010, avril 2016, été 2020), à la simple violence conventionnelle.

Une province enclavée, place forte du manichéisme de peuplement historique entre Erevan et Bakou

Très massivement peuplée d’Arméniens, la terre du Karabagh a appartenu à l’Empire Russe puis a été intégrée dans l’Azerbaïdjan soviétique. Cette modification de l’Arménie orientale s’est cumulée à la désagrégation de l’Arménie « occidentale », six cantons de l’Extrême-Est turc ayant subi le nettoyage ethnique ottoman. Les populations arméniennes se sont vus amputer de 60% de leur territoire.

Cantonné aux rives de la Mer Caspienne, le voisin chiite de l’Arménie, n’a pas baissé les armes face à la « colonisation » arménienne de l’Artsakh. Aux affres du soviétisme, Bakou avait échoué dans son repeuplement azéri de la péninsule artsakhiote. L’administration s’était appuyée sur le Nakhitchevan, autre détachement d’une province d’habitation arménienne, en faveur de l’Azerbaïdjan. Depuis, Erevan a abandonné ses vues sur cette exclave.

Un nouvel épisode conflictuel, point de bascule du quart de siècle de statu quo

Situation militaire au Haut-Karabagh, en date du 19 octobre 2020. En jaune et bleu, les prétendues récentes avancées azéries, à relativiser. Islamic World News, « Latest military situation in South of Karabakh ».

Du Nakhitchevan au Haut-Karabagh, ces laboratoires partagent une présence arménienne autochtone et des délimitations aléatoires, mais ils divergent sur les moyens qu’ils se sont chacun donnés. Le premier a pu réaliser son uniformité, tandis que le second a vu sa population se soulever à la suite de massacres mutuels. Le pogrom anti-arménien de Soumgaït en 1988 pousse les arméniens d’Artsakh à se soulever. Ils parviennent à s’emparer de l’enclave et de secteurs contigus en 1994.

L’Artsakh est-il cadenassé dans une éternelle indétermination territoriale ? Reste qu’Erevan, qui a décrété une mobilisation générale, a fait état d’un « retrait tactique » au Nord et au Sud frontalier avec l’Iran. Ces percées inédites de la ligne de contact attestent de l’efficience du soutien turc aux forces azéries. Autoproclamée indépendante, l’Artsakh possède son gouvernement, et son « Armée de défense ».

Des ordres de bataille hétéroclites, entre opacité et volatilité des soutiens

S’agissant de l’Azerbaïdjan en mobilisation partielle, s’entremêlent les réservistes et les forces spéciales « Yashma », repoussées cet été par Stepanakert. La présence de 1500 combattants islamistes de Syrie et de Libye est attestée. En première ligne, près de 150 ont déjà péri.

La Turquie œuvre avec Bakou dans cette offensive. D’après le Centre géorgien d’analyse stratégique : « L’Azerbaïdjan a enregistré certains succès militaires, mais rien de spectaculaire. Bakou est loin d’être prêt à prendre le contrôle du Karabakh ». Les manœuvres azéro-turques se sont accrues suite aux escarmouches de juillet, qui se sont déportées sur l’Extrême-Nord arménien et au Nakhitchevan.

Côté arménien, les relais sont locaux. Nation homogène, l’Arménie voit se mobiliser ses communautés assyrienne et yézidie. Un renfort minime de volontaires arméniens diasporiques est également observé, surtout d’Europe et de Syrie, descendants du génocide de 1915.

A défaut d’un équilibre militaire, cette diaspora est un atout. Rare pays à compter davantage de nationaux en dehors qu’à l’intérieur du territoire. Le fonds « Hayastan » a récolté plus de 130 millions de dollars destinés à la reconstruction de l’Artsakh. Dans l’Hexagone, 120 parlementaires ont requis la reconnaissance de la République d’Artsakh. Le sort de l’Artsakh mobilise, certaines de ses villes sont jumelées, et des relations interparlementaires existent (Chypre, Parlement européen).

Manifestation de la diaspora arménienne à Montréal le 10 octobre, contre la résurgence du conflit au Haut-Karabagh.

« Armenian Montrealers Are Taking To The Streets To Get You To Pay Attention », MTLBlog, Teddy Elliott, 14 octobre 2020. 

Une indépendance de facto en perpétuelle quête d’une moindre reconnaissance

Mais cet agrégat ne fait pas l’unanimité. L’Artsakh n’est reconnu de jure que par d’autres territoires en sécession, comme l’Abkhazie de Géorgie, des métropoles européennes, et certains Etats fédérés américains. Le Haut-Karabagh demeure aujourd’hui, internationalement reconnu comme une république azérie. La République d’Arménie, à la vue du conflit actuel, réfléchit à la « sécession-remède », permettant d’arracher une indépendance en circonstance exceptionnelle. L’appui tacite d’Erevan s’est jusqu’alors expliqué par la volonté de trouver au préalable une solution négociée.

Ainsi, c’est la grille de lecture azérie qui prime, puisqu’aucun Etat reconnu par l’ONU ne réfute une intégrité prévalant à l’Azerbaïdjan. Au regard de la progression de Bakou, l’Arménie reste sur la défensive. Cette hostilité quasi-insolvable explique les joutes de propagande entre les deux camps, une « seconde guerre du Haut-Karabagh » qui exacerbe les référents identitaires.

Monastère arménien du Haut-Karabagh, drapeau de la République autoproclamée de l’Artsakh avec rattachisme à l’Arménie, statue « Nous sommes nos montagnes » de Stepanakert.

 « AAF Shipped Over $4 Million of Aid to Armenia and Artsakh July-Sept. 2017 », massispost.com, 13 octobre 2017.

Arménie et Azerbaïdjan, ennemis historiques mais partenaires des pôles de puissance régionaux : ligne de fracture du soutien azéri

L’alliance russo-iranienne incarne une médiation polyvalente à la peine face au déterminisme azéri. Sans dissuader le déploiement de cette assistance turque et de combattants qu’elle affronte encore au Levant, Moscou craint que le Caucase ne devienne une ligne secondaire de conflits.

Le Kremlin reconnaît l’intégrité azérie, mais rappelle son devoir de défense de l’Arménie dont il est plus proche. Une complexité partagée par Téhéran, qui échange son gaz contre l’électricité arménienne, mais qui est sous pression de sa province de l’Azerbaïdjan occidental.

Une impossible équation, entre droit international et volonté d’autodétermination des Artsakhiotes

La poudrière azéro-arménienne offre au monde une sensation de non-retour. Chacun compte ses effectifs mobilisables. Jusqu’à la fin des années 2000, Bakou estimait que la libération des six districts entourant le Karabagh, aurait pu entraîner la double connexion, entre Arménie et Karabagh, et entre Bakou et Nakhitchevan.

Ces promesses n’ont jamais été espérées, en raison de l’enlisement des principes de Madrid de 2009. Ceux-ci prévoyaient une opération de maintien de la paix, et un consortium sur le statut juridique final à donner au Nagorno. Autant que l’ambition militarisée azérie, Erevan veut toujours s’emparer d’autres cantons adjacents, dits « Karabagh du Nord ».

Suite aux récents combats estivaux, la République d’Arménie a dégagé de nouvelles solutions comme la participation de la région aux négociations, une considération des populations de régions frontalières hors Karabagh, ou l’exclusion d’Ankara du groupe de Minsk. L’opacité des délimitations depuis la chute de l’URSS irrite autant Bakou, partisan farouche d’une restauration, qu’Erevan, qui estime cette conviction territoriale comme celle d’une « guerre civilisationnelle ».

L’un des derniers conflits entre Etats : le Karabagh, violence exceptionnelle d’un agrégat du soviétisme

Aucun ne veut voir cette bande de terre dépecée, ni abandonnée. Cette bataille ethno-territoriale est embourbée avec la venue de forces externes sous procuration. La question n’est plus de savoir qui a entamé cette « guerre », mais de déterminer le caractère évolutif du rapport de forces, le sort des civils, le débordement de violence sur les territoires périphériques, avec d’ores et déjà des frappes, de l’aéroport azéri de Gandja abritant une flotte aérienne turque, au Sud arménien. Après un cessez-le-feu, une trêve humanitaire s’est établie, pour à son tour échouer vainement.

Divers médias parlent de la plus grande hostilité armée du XXIe siècle, avec un matériel de « cinquième génération » : drones, hélicoptères, chars, véhicules blindés, artillerie de roquette. Si une rencontre entre leaders azéris et arméniens devait s’établir, le rôle des grandes puissances, au vu de leur implication croissante, serait naturel et indispensable.

Frappes arméniennes sur la ville de Gandja, en dehors du Haut-Karabagh, 17 octobre. REUTERS/Umit Bektas

 

Photo de couverture : Artilleur arménien, tué depuis, sur le front du Haut-Karabagh, début octobre. « History of Nagorno-Karabakh conflict and War cry between Armenia and Azerbaijan », www.easternherald.com, 18 octobre 2020.

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