Le projet du canal de Kra : aubaine géopolitique pour la Chine

« Celui qui commande la mer commande le commerce » remarquait l’explorateur anglais Walter Raleigh. La Chine l’a bien compris. Elle voit d’ailleurs dans le projet du canal de Kra le moyen de développer son commerce et son influence. Envisagé dès 1677, le canal de Kra, ou canal Thaï, est un projet de percement de l’Isthme de Kra. Il s’agit d’une étroite bande de terre en Thaïlande, qui se situe entre l’Océan Indien et Pacifique. Le perçage de cet Isthme permettrait alors de relier ces deux océans, créant ainsi un raccourci maritime important. Près de 1 200 kilomètres seraient économisés. Cela aurait pour conséquence de bouleverser totalement la géopolitique de la région.

Xi Jinping, l’actuel dirigeant chinois, est aujourd’hui bien décidé à remettre ce vieux projet au cœur de l’actualité. En effet, il souhaite l’intégrer au fameux projet des « Nouvelles routes de la Soie », routes commerciales reliant l’Asie à l’Europe.

 

Carte du canal de Kra

Une solution chinoise au « dilemme de Malacca »

Véritable carrefour du commerce maritime mondial, le détroit de Malacca permet le transit de 30% du commerce international. Par sa position stratégique, il représente pour les chinois l’accès le plus court à l’Europe.

Toutefois, le gouvernement chinois craint un blocage du détroit par des pays hostiles. Cela aurait alors pour conséquence de paralyser une grande partie du commerce maritime chinois. C’est d’ailleurs ce que Hu Jintao, l’ex-président chinois, a appelé en janvier 2004 le « dilemme de Malacca ».

Il existe deux façons de résoudre cette situation pour l’Empire du milieu : déployer davantage sa flotte militaire pour protéger ses routes maritimes, ou créer un canal permettant d’éviter le détroit de Malacca. C’est dans cette optique que la Chine a proposé officieusement à la Thaïlande de financer la construction du canal de Kra. C’est ce que révèle en 2005 un rapport interne préparé par Donald Rumsfeld, ancien Secrétaire américain à la Défense.

D’une part, le canal serait un raccourci pour les firmes chinoises, car il permettrait d’économiser environ 3 jours de traversée. D’autre part, il diminuerait la dépendance de la Chine vis-à-vis du détroit de Malacca en se présentant comme une alternative.

Un bouleversement géopolitique en Asie du Sud

Dans l’hypothèse où le canal de Kra se construise, la géopolitique de la région risque d’être totalement bouleversée. Selon leur position géographique et stratégique, les Etats verront dans un tel projet plutôt des avantages ou des inconvénients.

Ainsi, Singapour pourrait être considéré comme l’un des grands perdants de ce projet. Située à proximité du détroit de Malacca, cette cité-Etat jouit pour le moment d’une position géostratégique très intéressante. A titre d’exemple, 80% des importations de pétroles de la Chine transitent à côté de ce pays. Le canal de Kra, court-circuitant le détroit de Malacca, pourrait alors faire perdre à Singapour jusqu’à la moitié de son trafic maritime. Néanmoins, Singapour possède des infrastructures maritimes à la pointe de la modernité. Il faudrait donc des années au canal de Kra pour qu’il puisse atteindre le même degré de développement que Malacca.

Au contraire, un Etat comme le Sri Lanka peut voir un tel projet à son avantage. Situé à la même latitude que le futur canal, ce pays bénéficie d’une position géographique idéale. De fait, l’île peut devenir un nouveau « hub » maritime, et être in fine considérée comme un acteur clé dans la région. Cependant, les srilankais devront moderniser leurs infrastructures portuaires pour prétendre être, à l’avenir, le « nouveau Singapour ».

Les conséquences du canal de Kra sont en revanche plus nuancées pour certains pays. C’est le cas de la Thaïlande, premier pays concerné par le projet. D’une part, le pays peut espérer devenir un « hub » commercial en Asie. D’autre part, le financement du projet par la Chine risque de faire basculer la Thaïlande dans la « diplomatie de la dette piégée ». Cette diplomatie utilisée par Xi Jinping s’inscrit dans le cadre des nouvelles routes de la soie. Elle désigne le fait, pour la Chine, de rendre dépendants des pays via des prêts destinés à développer leurs infrastructures.

L’expansionnisme chinois, ou le déclin américain en Asie du Sud

En Asie du Sud, la présence des Etats-Unis a notamment pour objectif de limiter l’expansion chinoise. En effet, depuis les années 2000, le Parti Communiste Chinois (PCC) adopte la stratégie du « collier de perles ». Il s’agit pour la Chine d’installer des points d’appui le long de ses voies d’approvisionnement maritimes. Concrètement, cela se traduit par la construction d’installations portuaires pour protéger ses intérêts commerciaux.

Pour contrecarrer l’hégémon chinois, les Etats-Unis tentent d’appliquer une stratégie d’encerclement, surtout au niveau maritime. Ainsi, Washington et ses alliés de la région ont mis en place un carcan naval. Cela leur permet de contrôler certains points stratégiques comme Malacca, qui sont importants pour le commerce chinois. Dans cette logique, les américains peuvent exercer une forte pression sur Xi Jinping en coupant le trafic maritime.

Dans ce contexte, la création du canal de Kra est cruciale. Celle-ci aurait plusieurs conséquences. D’abord, elle réduirait l’emprise de Trump sur le commerce maritime chinois. Ensuite, Xi Jinping pourrait se montrer plus agressif dans la région, car il ne serait plus vulnérable sur la question de Malacca. Dans cette optique, le canal de Kra peut être perçu comme une aubaine pour Pékin. Au contraire, la Maison Blanche pourrait le voir comme un obstacle supplémentaire pour parvenir à limiter l’influence chinoise.

Pour l’instant, les élections américaines approchent, et Donald Trump, comme son rival Joe Biden, s’opposent à l’expansionnisme chinois. La tension et les enjeux autour du projet du canal de Kra sont donc loin d’être terminés.

Donald Trump, Président des Etats-Unis (à gauche) et Xi Jinping, Président de la République Populaire de Chine (à droite)

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