Les œuvres d’art de l’époque coloniale : restituer ou conserver le patrimoine culturel des pays anciennement colonisés ?

La bibliothèque du Musée d’Ethnographie du Trocadéro dans l’ancien Palais -Objets et mondes : la revue du Musée de l’Homme vol. 22, n. 1 © Bibliothèque Centrale du Muséum

Au cours du XIXème et du XXème siècle, les principales puissances européennes, c’est-à-dire le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique entre autres, ont entrepris de nombreuses conquêtes coloniales en Afrique, en Océanie et en Asie. Lors de ces conquêtes, parfois très violentes et meurtrières pour les populations autochtones, les colons ont dérobé de nombreux objets appartenant à ces territoires et les ont ramenés en métropole. Entre exaltation de la puissance et représentation artistique, la possession d’objets orientaux semblait être la preuve matérielle du contrôle étatique sur ses colonies mais aussi un témoin de la vaste étendue des territoires qu’ils possédaient. Aujourd’hui, ces Etats anciennement colonisés ayant retrouvé pour la plupart leur indépendance depuis les années 1960, veulent reprendre ce patrimoine culturel qui leur appartenait jadis. Cette volonté parait légitime mais reste toutefois encore contestée et est sujette à de nombreux débats, notamment sur la question du patrimoine culturel.

Le réveil et la reconnaissance de la mémoire coloniale

Emmanuel Macron, lors de son discours à Ouagadougou en 2017, s’était engagé à ces restitutions et avait alors affirmé « Je veux que d’ici cinq ans les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique ». Mais il avait aussi déclaré que la colonisation française avait été un « crime contre l’humanité », des propos lourds de sens car il s’agissait là d’un aveu officiel sur cette partie de l’histoire de France souvent occultée, parfois même tabou, et pourtant douloureuse pour les peuples l’ayant connue et vécue dans leur chair. Ce discours a permis de remettre au-devant de la scène ce sujet pour lequel historiens et universitaires se passionnent déjà depuis la vague de décolonisation dans les années 1960.

La question de la restitution des objets et œuvres d’art aux pays d’Afrique a été le fruit du travail de Benedicte Savoy, universitaire et historienne de l’art française, et de Felwine Sarr, écrivain, économiste et universitaire sénégalais. Ils ont tous deux été missionnés par le Président de la République pour établir et réaliser un travail de recherches publié en 2018 sous le titre de « Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain. Vers une nouvelle éthique relationnelle ». Cet ouvrage est composé de trois parties, respectivement, « Restituer », « Restitutions et collections » et « Accompagner les retours ». Leur travail, soutenu par des experts, des chercheurs, universitaires, et juristes, leur ont permis d’établir une estimation des œuvres coloniales possédées par la France au sein de ses musées. Près de 90 000 de ces objets sont donc en France, et la plupart proviennent d’Afrique subsaharienne en raison de l’importante expansion territoriale française dans cette région d’Afrique.

Cet ouvrage a ouvert le débat dans plusieurs pays d’Europe notamment au Royaume-Uni et en Allemagne. En effet, le Royaume-Uni possède des frises du Parthénon représentant les batailles mythiques des grecs contre les centaures, extraites du site au début du XIXème siècle. Ces œuvres ont été amenées à Londres par le diplomate et militaire britannique Thomas Bruce. Cette année, la Grèce a reformulé sa volonté de récupérer ces frises qui représentent le patrimoine hellénistique; cependant le Royaume-Uni s’y oppose.

Benedicte Savoy qui est enseignante en France et aussi en Allemagne, a pu constater que son ouvrage a eu un retentissement outre Rhin et a conduit à un dialogue et à des mesures concrètes, à l’inverse du Royaume-Uni.

Des promesses à l’exécution : quand l’art devient politique

Ces anciennes puissances coloniales sont plus ou moins avancées dans leur démarche de restitution des objets provenant de leurs anciennes colonies. Il semble que le passage des promesses à l’exécution soit encore difficile à mettre en place.

Au Royaume-Uni, la question de la restitution fait polémique mais nous pouvons même parler de rejet de cette idée de la part des directeurs de grands musées anglais. Les directeurs du British Museum et du Victoria and Albert Museum refusent toute action de restitution d’objets concernant la possession des frises du Parthénon, qui sont pourtant inhérentes à la culture grecque. Cependant, force est de constater l’augmentation des demandes de restitution d’objets de la part de certains pays désirants récupérer ceux qui leur ont été volés à divers moments de la colonisation.

A l’inverse, l’Allemagne semble plus ouverte à l’idée de rendre les biens spoliés et est par ailleurs perçue comme un pays davantage progressiste que ses voisins. De plus, cette année, la création de l’organisme « Anlaufstelle für Kolonialobjekte » traduit « point de contact pour les objets coloniaux », permet de faciliter la recherche d’objets provenant des territoires anciennement soumis au pays durant l’époque coloniale. Cet organisme est l’intermédiaire entre le gouvernement, les Etats fédéraux et les Etats africains afin de créer une base de données large pour connaître la position d’une collection.  La Ministre de la culture, Monika Grütters a, par ailleurs, déclaré que le pays avait fait « de gros effort pour assumer son passé colonial ». Cet effort passe par les premières restitutions de certains objets. Le Musée Linden, un des plus grands musées ethnologiques d’Allemagne situé à Stuttgart, a restitué à la Namibie un fouet et une Bible qui appartenaient au chef du peuple Nama, Hendrik Witbooi. Ce dernier était à la tête de la résistance namibienne entre 1893 et 1896 et a lutté contre les troupes coloniales allemandes. Un geste fort donc, qui illustre le retour symbolique d’une partie de l’histoire en Namibie.

Tout comme l’Allemagne, les Pays-Bas ont perçu les demandes de restitutions comme un pas en avant dans la reconnaissance des rôles qu’ont eu les quelques puissances à cette époque-là et réciproquement l’impact des pays colonisés sur eux. En octobre 2020, le comité consultatif au gouvernement néerlandais a publié un rapport à la suite de recherches et de discussions avec les habitants d’anciennes colonies néerlandaises telles que l’Indonésie, le Surinam ou des îles des Caraïbes. Ce rapport formule la création d’un corps d’experts afin d’étudier la provenance des objets après demandes ainsi qu’une base de données accessible au public pour toutes les collections coloniales dans les musées néerlandais. Stijn Schoonderwoerd, directeur du National Museum van Wereldculturen traduit par Musée national des cultures du monde, a déclaré « qu’il serait presque néocolonial de présumer de savoir ce qui est bon pour l’Indonésie, le Suriname ou tout autre pays ». Ainsi, le pays ouvre les discussions avec les pays demandeurs qui peuvent échanger sur les objets qu’ils souhaitent récupérer.

En France, le 6 octobre 2020, à l’Assemblée nationale a été réouvert le débat à propos de la restitution des objets pris par la France durant l’époque coloniale et qui sont exposés actuellement au Musée du Quai Branly à Paris. De nombreuses pièces, originaires du Sénégal, prises sous le règne d’El Hadj Tall, mais aussi du Bénin, comme des masques, des statues, sont exposées dans ce musée des Arts et Civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques. Cet évènement remet au centre du débat la question de l’appropriation et l’appartenance culturelle et historique de l’art mais aussi des relations entre la France et ses anciennes colonies. Depuis la publication du rapport de Bénédicte Savoy et Felwine Sarr, sur les 27 restitutions annoncées, seulement un objet a été rendu. Il s’agit du sabre traditionnel dit d’El Hadj Tall que l’ancien premier ministre Edouard Philippe a remis aux mains du président sénégalais Macky Sall. Bien qu’il s’agisse d’un premier pas vers le Sénégal, la France n’a pas encore restitué tous les objets qui ont pourtant été annoncés. Cela montre ainsi la difficulté, les tensions qu’il y a, à la fois entre les différentes opinions en France mais aussi derrière l’action symbolique de la restitution.

En parler aujourd’hui pour penser à demain

Certains arguments à la non-restitution des objets d’art reposent sur le fait que certains pays anciennement colonisés demandant le retour d’une partie de leurs objets spoliés, ne possèdent pas tous des infrastructures nécessaires pour les conserver. De plus, restituer ces objets sous-entend peut-être pour certain un manque à gagner, une perte financière, puisqu’il s’agit d’un vivier économique pour de nombreux musées. En cela, l’idée d’une politique de circulation des objets d’art a été soulevée bien qu’elle ne soit pas aisée à mettre en place. Ces statuts, masques, tableaux, épées, sculptures sont les symboles de l’histoire de ces pays, des passés coloniaux, des luttes diverses au travers desquels réside une partie de leur histoire nationale.

Si l’histoire coloniale est au centre de la question, c’est aussi pour envisager l’objectif de l’acte de restitution aux pays qui ont été dépourvus de leurs biens nationaux. Dans près de 40 pays africains, un peu plus de la moitié de la population a moins de 20 ans, c’est-à-dire une population très jeune qui n’a de fait, pas l’opportunité d’observer l’art national. Il semble que c’est un enjeu clé et un besoin central pour l’éducation des plus jeunes que d’accéder à l’histoire de leur pays, à leur propre culture.

 

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