Les peuples des Balkans et de l’UE unis… dans les contestations

Si les divergences opposant les Balkans et l’Union européenne sont souvent pointées du doigt, leurs points de convergences, sont eux, rarement mis en avant. Pourtant, que ce soit au sein de l’UE ou au sein des pays de l’Europe du Sud-Est, les contestations ne cessent de prendre de l’ampleur. Bien que les revendications ne soient pas les même d’un État à l’autre, elles illustrent un certain malaise au sein du continent européen.

Serbie-France : le match des « Gilets Jaunes »

Tandis que samedi dernier, en France, le mouvement des Gilets-Jaunes se donnait rendez-vous pour l’acte XIV, du côté de la Serbie aussi, des manifestations ont eu lieu, avec des manifestants arborant la fameuse veste jaune fluo. « La comparaison s’arrête là » pour le sociologue Ivica Mladenovic. «  En France, c’est une contestation des classes populaires alors qu’en Serbie ce sont les classes moyennes et supérieures qui sont dans la rue ».

Depuis décembre, des milliers de Serbes défilent sous le slogan « 1od5miliona ». Parties de Belgrade, les contestations s’étendent depuis dans quasiment tout le pays. Mais pas de quoi, selon Ivica Mladenovic, faire tomber le Président serbe Aleksandar Vucic. « Les personnes réclament d’avantage de liberté d’expression, de liberté de la presse et un État de droit. Le problème c’est qu’en Serbie, si le salaire moyen est de 400 euros par mois, 80% de la population gagne moins que cela » affirme-t-il. Dans ces conditions, il est difficile de rassembler la majorité de la population. Paradoxalement « le mouvement réclame des élections anticipées, mais cela ne peut qu’arranger Aleksandar Vucic, dans la mesure où l’opposition est trop faible ». Et par la même, le président serbe pourrait se gargariser auprès des leaders de l’UE de jouir d’un soutient populaire dont bon nombre d’entre eux – Emmanuel Macron en tête- ne disposent pas et ainsi continuer de diriger un pouvoir « démocrato-despotique ».

UE-Balkan, le désenchantement interne et externe

Au delà de la Serbie, la situation est également pesante dans le reste de la région. En Albanie, ce sont les étudiants, rejoints par les enseignants, qui font grève depuis janvier. Ceux-ci manifestent contre l’augmentation des coûts de scolarité et pour de meilleures conditions de travail.

En Grèce, la ratification de l’accord – in extremis – entérinant le nouveau nom de « République de Macédoine du Nord » – ex ARYM – sous la pression de l’UE et de l’OTAN, est venue clore 27 ans de conflit. Un accord arraché au détriment de l’expression des peuples grec et macédonien, « qui va remettre le processus d’adhésion à l’Union européenne à jour », selon le rédacteur en chef du Courrier des Balkans, Jean Arnault Derens. « Mais ça ne préjuge en rien de l’intégration, qui ne se fera pas avant dix, vingt, ou trente ans. En revanche, ce qui va devenir clair, c’est l’adhésion prochaine de la Macédoine du Nord au sein de l’OTAN. Ce qui veut dire, qu’à priori, les frontières d’un pays membre de l’OTAN deviennent inviolables », entérinant par la même toute possibilité de modification de celles-ci, et l’émergence d’une -peu probable- réalisation de grande Albanie.

Au delà de la question albanaise en Macédoine, c’est celle du Kosovo qui interroge. Se dirige-t-on vers un accord sur la reconnaissance du Kosovo par la Serbie, non pas entre les deux présidents, mais entre les deux peuples, serbes et albanais ?

« Ce qui est certain, c’est qu’en entrant dans cette logique, on tourne le dos à toutes les politiques menées jusqu’alors fondées sur le dialogue. Les Balkans sont un terrain d’expérimentations fondées sur des bases ethniques. Aucune expérience n’a montré qu’un Etat construit sur des base ethnique a fonctionné. Au contraire ! » déplore Jean Arnault Dérens.

Une région qui se vide et le mythe de l’invasion sino-russe

La question ethnique se pose toujours mais le principal problème de la région reste le méandre économique dans lequel elle se trouve. « La situation se détériore », constate l’essayiste Ivan Sticks.

De plus en plus de balkans font le choix de l’émigration, « avec la complicité de l’Allemagne, bien contente d’y trouver une main d’œuvre pas chère et qualifiée », remarque Loïc Tregoures, enseignant à l’institut catholique de Paris. Si bien qu’en Bosnie-Herzégovine, c’est plus de la moitié des Bosniens qui résident en dehors du pays (53%). Florian Bieber, chercheur à l’université de Graz, veut rester positif. Selon lui, « l’Union européenne reste attractive pour les pays de la région et la seule option crédible ».

Pourtant, les acteurs extérieurs émergent. Depuis longtemps la présence de la Russie est perçue comme une menace à la stabilité de la région, notamment en Serbie où le président russe Vladimir Poutine a été reçu avec les honneurs en décembre dernier. Néanmoins, l’influence russe est à relativiser. « Les russes sont présents dans le secteur bancaire et énergétique, et militaire [à Nis] mais évoquer le terme de nouvelle guerre froide dans les Balkans est exagéré », remarque Tena Prelec, enseignante à la London School of Economics. À la suite de l’implosion de l’URSS, Gorbatchev avait déclaré « on va vous rendre le pire des services : on va vous priver d’ennemi ». « Heureusement, affirme J-A. Dérens, Poutine est entré dans le jeu de la realpolitik et permet aux occidentaux, Etats-Unis en tête, de faire de lui une menace pour la stabilité de la région ».

En revanche, la présence beaucoup plus discrète de la Chine est plus inquiétante. Le gouvernement chinois investi de plus en plus la région depuis 2008, au moment où l’UE était touchée par la crise financière. Il y a eu l’achat du port du Pirée en Grèce, puis maintenant, il s’agit de terminer les corridors débutés et financés… par l’UE. « Il y a une volonté de « chinaliser » la région. De ne pas accepter les règles commerciales fixées par les pays de l’OCDE ». Au même titre que la politique qu’elle mène en Afrique, les chinois financent à des taux d’intérêts très bas mais exigent en contre partie que les travaux soient réalisés par des ouvriers chinois. Le bénéfice pour les pays est donc nul et ne permet pas d’enrayer le principal problème auquel est confrontée la région, à savoir l’émigration.

Un mal commun à tous les pays de la région. « La situation se détériore » constate J-A Dérens. « C’est d’autant plus dramatique que les pays balkaniques se trouvent sur la route des flux migratoires. Si bien, qu’au vu des politiques menées, on peut se demander s’ils ne sont pas condamnés à devenir des gardes frontières. Nous vivons un moment grave, dangereux » prévient-il.

Vous aimerez aussi