Amorce de l'article, illustration de l'état de tension politique en Irak

L’Etat Islamique en Irak, la récurrence de la clandestinité armée : véritable résurgence ou état de grâce opportuniste ?

Désireux d’établir un Etat-monde sunnite rigoriste, le salafiste Etat Islamique, annoncé « vaincu » dans son berceau irakien en 2017, ne cesse d’alterner guérilla et terrorisme de masse. Défait par les forces irakiennes et syriennes, la scission d’Al Qaeda en Irak subsiste par des réduits que tente d’anéantir Bagdad. De l’enlisement américain jusqu’au déclin d’Al Qaeda, l’Etat Islamique se joue des contre-insurrections, convergences et mésententes d’acteurs qui cherchent, en vain, à l’éradiquer. En témoigne le mois d’avril, avec plus de 150 attaques djihadistes à travers l’Irak.

L’adaptabilité de l’activisme djihadiste en Irak, symbole de la guerre irrégulière moderne

Des tirs, puis au loin, un hurlement de chien. Un village irakien à 200 kilomètres au Nord de Bagdad vient d’être attaqué. Les renforts sont frappés par une bombe, assaillis par des tirs. C’est la plus sanglante attaque djihadiste en six mois : dix paramilitaires chiites sont tués ce 2 mai.

Ces miliciens sont membres des Unités de mobilisation populaire, dont le chiisme est majoritaire en Irak. Récemment intégrées aux forces régulières, elles ont été établies après la prise de la ville de Mossoul en 2014 par l’Etat Islamique en Irak (EII). Ce dernier souhaite imposer le « califat ». Dès l’été, une seconde coalition internationale procède à des frappes aériennes face aux avancées jusqu’en Syrie voisine. Cette formation djihadiste née en 2006 est issue d’Al Qaeda en Irak. Elle a combattu l’intervention américaine, à la tête d’une première coalition, déclenchée en 2003 au motif d’une « lutte contre le terrorisme ». Prétextant un programme clandestin de fabrication d’armes de destruction massive, une offensive est lancée sur l’Irak, sans mandat de l’ONU ni aval de la communauté internationale.

L’EII chassé des villes, Washington engage dès 2010 son retrait. Mais les djihadistes profitent du Printemps Arabe et de l’arrivée au pouvoir de milices chiites pour s’insurger, de concert avec Al Qaeda en Syrie. Les Américains s’enlisent face à la résistance armée des sunnites, qui discriminés par le régime chiite, rallient l’EII. L’Irak devient une terre d’élection djihadiste.

Le mouvement a été défait fin 2017 en Irak par les milices chiites soutenues par l’Iran, l’armée, ainsi que par les combattants kurdes, ethnie de 17% des Irakiens. Le groupe a pu contrôler le Nord de l’Irak et l’Est de la Syrie. La bataille côté syrien s’est achevée il y a un an. Le mouvement a fini encerclé par les forces kurdes et l’armée soutenue par des miliciens iraniens et russes. Ainsi, dépourvu de villes, l’EII a basculé dans la clandestinité.

L’opportunisme des insurgés, ou l’impuissance du pouvoir militaire de l’Etat

Aujourd’hui, le djihadisme cherche à se restaurer en Irak. Jusqu’en avril dernier, l’EII subsistait par l’assassinat de notables et l’usage d’engins explosifs. Actuellement, ses réseaux sont actifs dans le Nord-Est kurde-arabe et dans la zone du « Triangle sunnite » au Nord-Ouest de Bagdad.

De la même manière qu’en 2014, le groupe a déclenché ses offensives en période de forte instabilité. Des manifestations antigouvernementales, initiées en octobre, contestaient chômage et corruption, la détérioration des services publics, ainsi que la répartition confessionnelle du pouvoir. De plus, la tutelle de l’Iran, présent militairement dans le pays depuis 2015, a été dénoncée suite à la répression menée par des milices orthodoxes chiites formées de sa main.

Assaut coordonné de soldats de l’infanterie irakienne en zone désertique, accompagnés de membres de la Division de combat d’al-Abbas, une des rares milices de la coalition chiite sous les ordres du ministère de la Défense irakien. Photographie publiée sur le site d’actualité World Islamic News, en-tête de l’article «The scenario of the Popular Mobilization Forces (Al-Hashd Ash-Sha’bi) extirpating, Part 2» en date du 28 décembre 2019

L’absence de discrimination américaine entre djihadisme global et terrorismes locaux, éternelle guerre par procuration

La déterritorialisation de l’EII ne signifie pas son extinction. La confrontation de puissances en ingérence permet sa réorganisation. En effet, Russes et Iraniens soutiennent en Syrie le président Bachar el-Assad, appuyé depuis 2013 par le Hezbollah chiite, contre les djihadistes locaux. En revanche, les Etats-Unis appuient l’armée irakienne, en perte de leadership face aux factions chiites armées par l’Iran, nouvelle force agissante en Irak. Formées par le Kataieb Hezbollah, la branche irakienne du mouvement, considéré terroriste par les Etats-Unis, elles sont perçues comme une émanation de l’Iran. L’accroissement de leurs attaques contre la coalition, et notamment sur l’ambassade américaine, a motivé une campagne de frappes américaines. En réponse, elle a neutralisé en janvier à Bagdad des cadres irako-iraniens du Hezbollah.

L’anarchie est renforcée par les conflits entre Bagdad et la région autonome kurde. La reprise de zones arabes aux Kurdes a donné lieu à une guerre-éclair en 2017. De plus, elle a favorisé l’émergence des «Drapeaux Blancs», des combattants de la mafia kurde nationaliste liés à l’EII.

Une géostratégie terroriste à la mesure du chaos irakien

L’EII s’est affranchi d’Al Qaeda en 2013, qui privilégie les pays occidentaux. Il imite pourtant son mode opératoire, avec un attentat-suicide sur le centre antiterroriste de Kirkouk le 27 avril. Malgré ses défaites et la mort de son chef en 2019, le djihadisme clandestin tente de créer du ressentiment en poussant les milices chiites à s’étendre sur des terres sunnites. En plus de cela, le groupe a récemment activé ses cellules en campagne, et vise les sunnites proches des brigades chiites ou de l’armée. Un cheikh de la ville de Baaj a été exécuté début mai, et a été présenté comme un indicateur.

Ces derniers mois, le mouvement cible les frontières iraniennes et syriennes, des pipelines, et des installations de communication. Sept combattants syriens d’une milice pro-régime ont été tués le 17 mai, sur une route désertique reliant l’Irak. Ces attaques meurtrières se poursuivent, à cheval entre les deux pays, mais aussi dans le Kurdistan irakien, qui possède le tiers des terres pétrolifères d’Irak.

Une dizaine de secteurs irakiens avec chacun de 700 à 800 combattants sont concernés. L’aviation irakienne a pu mener des raids dans le désert, et appuyer l’autodéfense de villages infiltrés par les djihadistes. L’extorsion de l’EII permet de lever des taxes en pétrole et en drogues. Ses combattants investissent des villages désertés par leurs habitants. Plus de 3 millions d’Irakiens sont encore déplacés à l’intérieur du pays. L’interdépendance entre dérive criminelle et activisme terroriste reste prégnante.

Cartographie de l’insurrection du groupe Etat Islamique en Irak, à travers ses secteurs d’activités et principaux bastions stratégiques, produite par le Central Global Policy en 2020, publiée sur le site cgpolicy.org, au sein de l’article de Husham Al-Hashimi « ISIS in Iraq: From Abandoned Villages to the Cities » en date du 5 mai 2020

La composante politique contre « l’hyperterrorisme », gageure de la lutte antijihadiste

Après cinq mois sans régence, un Premier ministre a été nommé le 7 mai. Il s’agit du chef du renseignement Mustafa al-Kazami. Proche des Etats-Unis et de l’Iran, il se heurte à la renaissance de la  «révolte d’octobre» qu’il dit comprendre, et à la chute des exportations pétrolières. S’il veut contenir le prosélytisme des milices puis négocier le départ des soldats américains, il devra obtenir la difficile confiance du Parlement.

Galvanisé par un Etat failli, l’EII marque un retour opportuniste. Sans être une résurgence, il s’agit d’une menace de moyenne intensité. Son affaiblissement démontre le progrès de gestation des forces irakiennes. L’appel des Nations Unies de « cessez-le-feu universel » face au coronavirus, est à contre-courant de l’actualité en Irak. Le 10 mai, la police a neutralisé 25 islamistes à Kirkouk.

Les djihadistes profitent du désordre régional pour étendre leur ancrage. Ce Vietnam du Moyen-Orient est enlisé contre un ennemi qui exclut toute capitulation. Ce bourbier donne sens au dicton irakien « La patience déplace les montagnes ».

Manifestants irakiens de la « révolte d’octobre » anti-gouvernementale, à Bagdad le 9 mai 2020. Photographie de l’Agence France Presse, publiée sur le site www.ynetespanol.com, au sein de l’article « Manifestantes intentan relanzar protestas en Irak » en date du 10 mai 2020

Crédits image de couverture : Attaque contre l’ambassade des États-Unis à Bagdad par des sympathisants des Forces de mobilisation populaire le 31 décembre 2019. Photographie publiée sur le site d’actualité World Islamic News, en-tête de l’article « Iraq’s official demand for US leave » en date du 10 janvier 2020

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