Malaisie : le paradoxe inquiétant de la victoire historique de l’opposition

Le 9 mai dernier, la coalition de l’opposition, menée par l’ancien Premier ministre, Mahathir Mohamad, a remporté les élections législatives en Malaisie. Pour la première fois, elle parvient ainsi à défaire le parti au pouvoir depuis 1957. Bien qu’il s’agisse d’une victoire historique, parviendra-t-elle a effacer les vingt-deux années au pouvoir du nouveau Premier ministre ?

Cette victoire peut être considérée comme historique. Lors des dernières élections législatives, la coalition de l’opposition Pakatan Harapan (Alliance de l’espoir) avec un parti de Bornéo, a obtenu 121 sièges au Parlement, soit la majorité absolue nécessaire pour former un gouvernement. Elle succède ainsi à la coalition Barisan Nasional (droite nationaliste et islamique, BN) au pouvoir depuis l’indépendance de la Malaisie de la Grande-Bretagne. L’état d’Asie du Sud-Est faisait partie de ces quelques pays à n’avoir connu aucun changement de régime.

Une vieille connaissance

Le nouveau Premier ministre n’est nul autre que Mahathir Mohamad, 92 ans, qui a contrôlé le pays d’une main de fer pendant vingt-deux ans, entre 1981 et 2003. Connu depuis l’indépendance en 1957, cet ancien médecin est à l’origine de la puissance de la coalition Barisan Nasional dont figure le parti Organisation nationale unifiée malaise (Umno), qui détient les rênes de la péninsule depuis près de soixante ans. Pour certains, Mahathir Mohamad est celui qui a remis le pays sur pied en maitrisant l’inflation et en faisant émerger des métropoles telles que Kuala Lumpur et Putrajaya (les deux capitales de la Malaisie) et leurs buildings flamboyants. Pour d’autres, il fut un dirigeant autoritaire, autocrate et manipulateur, prompt à user la répression pour écarter ses ennemis et l’instrumentalisation de l’islam au profit de l’ascension du parti pour lequel il agissait, à savoir l’Umno. Mahathir faisait également des Malais, une ethnie légèrement majoritaire, une priorité par rapport aux autres, notamment les Indiens et les Chinois.

Une alternance de façade

Mahathir Mohamad lors d’une allocution devant l’Assemblée générale des Nations Unies, en 2003.

Investi le lendemain de son élection, le désormais plus vieux chef de gouvernement au monde, remplace ainsi son propre dauphin, Najib Razak alors qu’il l’avait aidé, en 2009, à se hisser à la tête du gouvernement. Embourbé dans un immense scandale de détournements de fonds publics, Najib Razak a vu son mentor s’élever contre lui et faire défection à l’Umno pour s’allier à l’opposition qu’il parviendra ensuite à mener. Cela faisait déjà plusieurs années que Mahathir critiquait son ex-protégé, notamment lorsque ce dernier fit adopter des lois sécuritaires visant à censurer ses détracteurs. Lui qui souhaite se repentir de ses sombres mandats, Mahathir désire renverser le système qu’il a lui même contribué à faire naître et promet ainsi des réformes progressistes, de lutter contre la corruption, d’être plus transparent, de favoriser le partage équitable des richesses du pays, le tout en soumettant un programme qui s’adresse à toutes les minorités et religions, sans discrimination.

Par ailleurs, Mahathir a promis qu’en cas de victoire, il céderait la place de Premier ministre à son ancien bras-droit, Anwar Ibrahim, qu’il avait limogé en 1998 pour cause de désaccords politiques durant la crise économique. L’ex vice-premier ministre fut emprisonné à deux reprises pour sodomie, un crime en Malaisie. L’homme de 70 ans s’est déjà vu gracier par le roi Muhammad V et est sorti de prison le 16 mai dernier.

Un jeu de dupe

Cependant, la passation de pouvoir devrait être plus longue que prévu. « J’ai une expérience de vingt-deux ans comme Premier ministre. Je pense que le gouvernement peut en avoir besoin, alors je resterais aussi longtemps que mon expérience sera utile. Mais pas trop longtemps » aurait-il dit le premier jour de son mandat.

D’après un accord récent, Mahathir Mohamad resterait ainsi au pouvoir pendant un ou deux ans avant d’être remplacé par Anwar. Bien que leur complicité soudaine ait retrouvé son éclat, combien de temps continuera-t-elle à être vive ? Tout l’enjeu d’une alternance, convoitée depuis longtemps par certains, est de moderniser un pays rongé par la corruption et dans lequel la population est avide de libertés et très engagée dans la société civile.

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