Ne pas être corrompu : le choix des journalistes indépendants russes

Depuis le 24 février 2022, début de la guerre en Ukraine, le journalisme russe est entravé. Les quelques journalistes indépendants restants ne cessent de se rebeller pour déjouer la censure massive mise en place par le Kremlin, le lieu du pouvoir politique en Fédération de Russie. Les derniers défenseurs du droit à l’information se battent pour que la vérité triomphe.

Vladimir Poutine, le président de la Russie tient à évincer les journalistes indépendants du pays qu’il dirige car ils constituent une entrave au bon déroulement de son invasion en Ukraine. Pour leur barrer la route, le gouvernement a recours à une propagande mensongère massive qui vient altérer l’éthique des journalistes.

La désinformation, l’arme de destruction du Kremlin

Le 4 mars 2022, les journalistes indépendants russes ont vu la liberté d’information écartée au profit de la désinformation. Aucune protestation n’est possible depuis que l’article 207.3 du Code pénal du pays des tsars a été modifié. Les journalistes encourent désormais de trois à quinze ans de prison si des « informations mensongères sur l’armée russe » sont diffusées ou une amende qui oscille entre 700 000 et 5 000 000 de roubles (entre 11 990 et 85 769 euros). Amnesty International a écrit dans sa déclaration publique du 14 mars que « la loi ne comporte aucune définition de ce qui constitue une fausse information délibérée et ne fait mention d’aucun critère pour son évaluation ». Un flou volontaire règne sur ce que les journalistes ont le droit de diffuser afin de ne pas contredire la propagande du Kremlin. D’après le directeur général de Reporters sans Frontières, Christophe Deloire « Vladimir Poutine a une hantise : c’est que les Russes réagissent ». Contrôler l’information lui permet de filtrer chaque mot qui arrive à leurs oreilles. Malgré un contrôle quasiment total de l’information, la désinformation ne semble pas aboutir. La décision d’envahir l’Ukraine n’a pas rencontré une grande popularité au sein du pays. La réfutation des dires du Kremlin par les journalistes y est pour quelque chose.

Désobéir au gouvernement et à la déontologie

La plupart, malgré les arrestations massives, ont choisi de résister en défiant les directives gouvernementales. Marina Ovsyannikova, journaliste travaillant pour la chaîne russe Chanel One, est l’une d’entre eux. Elle a brandi une pancarte où les mots « Non à la guerre. Ne croyez pas la propagande. On vous ment, ici… Les Russes sont contre la guerre » étaient marqués dessus en plein journal télévisé. Arrêtée puis libérée par le pouvoir russe, elle est aujourd’hui correspondante en Ukraine pour le média allemand Die Welt. Le journal Novaïa Gazeta a cessé d’émettre en Russie pour se terrer à Riga en Lettonie. La chaîne Dojd et la radio Echo de Moscou, ont également été réfrénées par le gouvernement. La guerre en Ukraine n’a pas seulement mis en difficulté la pratique du journalisme. Elle a également remis en question sa déontologie.

Pour beaucoup de journalistes, demeurer impartial en période de conflit s’avère compliqué. Les journalistes du quotidien danois Jyllands Posten ont écrit que leur démarche « laisse globalement transparaître [leur] mépris pour la Russie de Poutine et [leur] sympathie pour les Ukrainiens qui se battent… En temps de guerre […] une couverture impartiale n’est vraiment pas facile ». Très vite, les journalistes indépendants russes ont trouvé le moyen de désobéir aux règles imposées par le gouvernement et par la déontologie journalistique en communiquant sur les réseaux sociaux ou en s’exilant. Les journalistes russes Yegor Polyakov et Alexandra Miroshnikova du quotidien Lenta.ru, n’ont pas respecté les nouvelles lois émises par le Kremlin. Ils ont relégué des informations sur la guerre en Ukraine et ont fini par fuir la Russie. Sur le site d’Euronews, Yegor a expliqué être « sous le choc après le début de la guerre [et avoir] réfléchi à la meilleure option […] ». Désobéir a permis aux journalistes de diffuser une information non transformée, bien que biaisée.

Une entrave à la liberté d’information

La Russie est classée 150e sur 180 au classement mondial 2022 de la liberté de la presse, établi par Reporters sans Frontières. Dans ce pays, « le journalisme n’existe plus » confie Irina Babloyan, journaliste à la radio Echo de Moscou, dans un entretien pour France 24. La censure abondante les pousse à se taire et pourtant, le droit à l’information demeure un droit constitutionnel, cité à l’article 29, alinéas 4 et 5 de la Constitution russe : « Chacun a le droit de rechercher, d’obtenir, de transmettre, de produire et de diffuser librement des informations par tout moyen légal. […]  La liberté de l’information de masse est garantie. La censure est interdite ». La modification de l’article 207.3 du Code pénal répand l’utilisation de la désinformation et se positionne contre l’essence du métier de journaliste. Les théories conspirationnistes utilisées par le gouvernement limitent l’accès des citoyens à des sources d’information diversifiées, leur laissant comme source principale le récit national. « La propagande est de longue date une constante de la guerre […] mais avec les réseaux sociaux, internet et les smartphones, les belligérants arment l’information de manière relativement aisée, rapide et efficace » affirme Emma Baumhofer, experte en numérique à l’institut de recherche sur la paix swisspeace dans une interview pour Swissinfo. Les journalistes indépendants russes œuvrent à détruire ces mensonges et pour beaucoup, cela passe par la lutte pour un accès à un panel d’informations diversifiées.

Crédit photo : géralt/Pixabay

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