Peut-on encore aimer le football ?

Alors que la coupe du monde de football débute ce jeudi en Russie, qui affrontera l’Arabie-Saoudite pour le match d’ouverture, Robert Redeker vient de publier « Peut-on encore aimer le football ? ». Dans cet essai, l’académicien Français n’est pas tendre avec « le sport roi ». 

Un sport éminemment politique, « cheval de Troie » du capitalisme, où joueurs et entraîneurs sont devenus des capitaux, s’échangeant sur le marché à raison de deux fois par saison. Devenu symbole de tous les excès, le football n’en reste pas moins, comme il l’a toujours été, à l’image de son temps.

Le football à l’image du temps

S’il ne fallait retenir qu’un sport qui est à l’image de son époque, c’est bel et bien le football. Intrinsèquement populaire mais aussi et avant tout amateur ou semi professionnel jusque dans les années 1970, le football se professionnalise au même titre que la planète se mondialise. Depuis lors « le football n’est plus le même sport. La désaffiliation des joueurs, devenus des marchandises hors sol, deterritorialisées, des hommes de trajet volant de club en club au gré des humeurs du mercato pour qui l’appartenance à telle ou telle équipe est par conséquent indifférente, en fournit un indicateur autrement plus saisissant » écrit M.Redeker. L’arrêt Bosman marquant un point de non retour aux échanges de footballeurs-capitaux.

Et si les flux financiers n’ont cessé de croître en valeur et en nombre, il en est de même pour les transferts de footballeurs, atteignant des prix inimaginable pour le commun des mortels. Le football est passé d’un sport populaire où le collectif était consacré. Les ouvriers des chantiers navals -Catholiques- de Glasgow, qui par l’habitude de travailler ensemble, avaient été les pionniers d’un « autre football ». Un football fait de passes, qui leur a permis de renverser l’individualisme « des patrons » -Protestants- fait de dribbles des Glasgow Rangers.

Si le football reste un sport collectif, la « star » n’est plus l’équipe mais « le » joueur qui fait la différence. Des joueurs star, dont l’influence va bien au delà du sport.

Les footballeurs ou la consécration du rien

Les célébrités, qu’elles soient du show-business ou du sport, en particulier du football, ne valent que de l’argent, d’elles n’émanent que du vide. Avant le temps du show business et du football, de l’empire de la télévision, un culte de ce nom pouvait se diriger vers des leaders charismatiques de type politique, scientifique ou religieux -Pasteur, Voltaire ou Zola-.

Le football s’est, à l’image de la société, laissé prendre dans les méandres de l’argent roi. « Nous avons pourtant affaire, à l’origine à un sport de pauvres, comme le cassoulet et la paella nourrissaient les pauvres avant que la gastronomie des assis finisse par les embourgeoiser » remarque M Redeker. Si bien qu’aujourd’hui les valeurs éthiques qui étaient la coopération, la fidélité, l’« amour du maillot » ont été terrassé par l’adoration de l’argent. La cupidité, la soif de s’enrichir, le narcissisme, le consumérisme, le désir de paraître plus fort, en somme l’individualisme, l’emportent. Les joueurs sont devenus des « capitaux nomades » de la nouvelle économie, qui circulent planétairement.

Des footballeurs qui ne sont pas en reste lorsqu’il s’agit de reprendre « les pires » valeurs des élites politiques et économiques. Comme eux, il arrive à certains de pratiquer la triche, sportive –matchs arrangés– mais aussi fiscale, comme la démontré l’affaire des « Panama papers ». Provoquant -étrangement- peu d’émois de la part de la société.

Les joueurs de football ne sont pas des héros bien qu’ils ne cessent d’être fêter comme tels. « Ils ne risquent rien, ne se mettent au service de rien […] au contraire d’artistes, de penseurs de politiciens, ils n’ont aucune importance durable. Ils sont passifs » constate M Redeker.

Le football comme instrument politique et idéologique

Le sport et le football plus que tous les autres sports, par sa notoriété planétaire, est un merveilleux outil de communication pour les hommes politiques, qui n’hésitent plus à poser avec les « footeux », comme l’a fait Emmanuel Macron la semaine dernière. Ce dernier affirmant à l’occasion de l’obtention, par Paris, des JO de 2024 : « je veux faire de la France une nation sportive ». Une phrase qui n’a l’air de rien mais « Sport, est dans le vocabulaire des dirigeants français, un mot pour dire autre chose. Un mot pour contourner les censures sémantiques liées à l’Histoire de notre pays […] sans doute est une façon d’énoncer sans le dire un autre message : je veux faire de la France une nation libérale ? » questionne M Redeker.

Les points communs entre le libéralisme et le sport -football- sont nombreux : compétitivité, concurrence, performance. Lorsqu’Emmanuel Macron affirme vouloir faire de la France une nation de sportifs cela s’inscrit dans la même logique que lorsqu’il avait affirmé que « des jeunes français aient envie de devenir milliardaires ». Le sport et le football sont un moyen d’y parvenir.

Des clubs et des joueurs résistent

Le principal tord de Robert Redeker dans son ouvrage est de faire du football un jeu devenu asymétrique, uniforme où tout se vaut. Prenant, l’exemple d’une mondialisation rendant tous les territoires semblables, identiques, homogènes. Sauf que dans les deux cas, le capitalisme exacerbent les différences, créant des gagnants et des perdants. Des territoires vont bénéficier de la mondialisation d’autres au contraire vont la subir. Il en va de même pour le football. Les -très- gros clubs gagnent, d’autres perdent, et certains tentent de se démarquer. Il y a eu pendant des années la « culture basque » du club de l’Athlétique Bilbao qui recrutait uniquement des joueurs de la région. Il y a également la possibilité pour les supporters de faire partie intégrante du club qu’il supporte, comme l’a fait l’En Avant de Guingamp, permettant à n’importe qui de devenir actionnaire avec un prix de départ de 40 euros.

Il y a également des joueurs qui ont juré fidélité à leur club de toujours. Ils sont peu nombreux, mais entretiennent un sentiment « d’amour du maillot » en voie de perdition. Car, écrit Robert Redeker, « le maillot rassurait, il était la douce chaleur du foyer, du toit, du chez-soi collectif […] il était la stabilité du temps et des choses. Le maillot d’une équipe de football n’est plus qu’aujourd’hui qu’un vulgaire panneaux publicité. »

Le football engendre, quand il devient souvenir, la nostalgie. Ce sentiment est la passion dominante chez le véritable « amateur de football ». Et l’amateur de football étant aussi individu, n’hésitera pas à faire un parallèle entre football et société avec dans les deux cas le même constat : « c’était mieux avant ».

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