Crédit Robin Skibo-Birney (Flickr).

Russie : dans l’univers des « matriochkas »

Vodka, Tolstoï, froid glacial, théâtre du Bolchoï… voilà ce qui vient en tête en pensant à la Russie et à ses entrailles culturelles à l’est de l’Europe. À cette liste se doit d’être ajouté un souvenir incontournable d’un voyage en terres soviétiques : les poupées russes, ou « matriochkas ».

Crédit Christel Caulet (Flickr).

Crédit Christel Caulet (Flickr).

Ce jouet artisanal, inspiré d’une figurine japonaise, est désormais inscrit dans l’âme de la Russie et de son folklore national. Au début du XXème siècle, l’État se l’approprie comme symbole de l’internationalisme soviétique et des fabriques naissent dans plusieurs villes, alors « patries » des matriochkas. Mais cette industrie est frappée par la crise économique, qui touche le continent européen depuis plusieurs années. Dès lors s’engage une campagne de survie.

Poupées de bois, poupées d’autrefois

Ce challenge artisanal est relevé au XIXème siècle par Vassili Zvezdochtckine et Serguei Malioutine. Le mécène Savva Mamontov tombe amoureux de ces créations héritées de voyages au sein de l’archipel japonais. Il leur demande alors une œuvre similaire. Ils parviennent à créer des poupées en bois de tilleul et de bouleau. En s’emboîtant, chacune « donne naissance » à une autre, jusqu’à la petite dernière qui représente un nourrisson. « La mama de la mama de la mama… ».

Crédit Panoramas (Flickr).

Crédit Panoramas (Flickr).

Sous le pinceau de peintres illustres, les matriochkas prennent la forme de femmes russes aux allures rondes et campagnardes dans un habit traditionnel et à la frimousse malicieuse. Elles héritent alors du nom de matriochkas, issu du prénom Matriona, répandu dans les provinces rurales. Si ce jouet se destine aux chambres d’enfant, c’est un symbole transgénérationnel. Sous des couleurs vives et des traits fins, ces poupées « gigognes » portent un message d’amour et de sérénité. Leur conception représente la maternité, l’éducation et les valeurs familiales. C’est ainsi que les poupées russes accédèrent au trône du souvenir national le plus prisé.

Semenov, Maidan, Nolinsk… se font les mères patries de leur fabrication. De nombreuses écoles se donnent pour mission de continuer à faire vivre cet art unique au monde. Selon les auteurs, il fera l’objet de fantaisies diverses et de techniques manuelles propres. Décorations, jouets, armes culturelles internationales… les poupées russes deviennent polyvalentes jusqu’à générer des concours entre les producteurs et à se constituer en industrie commerciale.

Mesdames les ambassadrices de Russie

Médaillées de bronze à l’Exposition universelle de Paris en 1900, les poupées russes font sensation et se prêtent à une visibilité mondiale. Les commandes explosent. Rapidement, l’objet se politise lors des révolutions bolcheviques dans les années 1920. Il représente alors souvent des figures ouvrières et des personnages historiques.

Crédit Louison Bojuc.

Crédit Louison Bojuc.

L’État finit par s’immiscer dans la production des matriochkas. La « grandeur soviétique » tend à s’exprimer sous les coups de pinceaux, notamment lors de la création de poupées représentant des nationalités de l’URSS. La Russie se fait ainsi « nation mère », devant l’Ukraine et la Biélorussie. L’étendue de l’Empire est également visible dans l’élaboration de matriochkas « esquimaudes ». Les poupées russes deviennent une tribune commerciale et politique de l’internationalisme soviétique.

Au XXIème siècle perdure cette tradition qui s’illustre notamment lors des Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi en 2014. Bien qu’elle échoue à la course au titre de mascotte de la compétition, la matriochka en devient le souvenir officiel.

Un Poutine peut en cacher un autre…

Mais ces dernières deviennent également des enjeux d’expression laissant libre cours aux caricatures et aux satires. Lorsque les années 1980 voient s’effondrer le bloc de l’Est, les hommes politiques en place sont représentés avec humour sur le bois des matriochkas. De Poutine à Lénine, d’Eltsine à Gorbatchev, les présidents américains… nombre de dirigeants internationaux sont concernés.

Crédit Tixu Oty (Flickr).

Crédit Tixu Oty (Flickr).

Elles peuvent aussi renvoyer à des personnalités du show-business, devenir des accessoires de mode pour des marques comme Chanel ou Kenzo, ou encore se faire le reflet de la conquête spatiale. L’industrie des poupées russes s’institutionnalise et se professionnalise autour de stratégies marketing et d’innovations permanentes. Si elles font aujourd’hui l’objet de contrefaçons sur les marchés étrangers, le secret de leur fabrication demeure en fédération russe.

Crise, quand tu nous tiens…

Le XXème siècle laisse donc germer un domaine en pleine expansion. Les centres artisanaux connaissent une bonne croissance économique, une marge d’embauche considérable et de ce fait un potentiel d’innovation et de perfectionnisme intéressant dans un projet internationalisé. La crise européenne récente tend à freiner l’activité de cette industrie et ses protagonistes sont de moins en moins désirés. La chute des ventes a des conséquences salariales sur une main d’œuvre très qualifiée.

Cela amène le gouvernement à investir près de 22 millions d’euros en 2009 pour relancer les commandes et faire survivre cette mode artisanale, également outil de propagande politique. La crise de Crimée en 2014 leur a donné une impulsion internationale. Une campagne de boycott des produits russes avait eu lieu en réaction au blocus des exportations ukrainiennes par l’État Russe. Pros et anti Poutine s’en étaient alors donné à cœur joie. L’une des images phares de cette entreprise militante, qui s’est étendue à travers le monde, représente une matriochka au regard assassin, dotée de dents de vampire, et entourée et barrée de rouge. Tout un symbole.

Crédit Henry Mühlpfordt (Wikipedia Commons).

Crédit Henry Mühlpfordt (Wikipedia Commons).

Crédit Vidsich (Wikipedia Commons).

Crédit Vidsich (Wikipedia Commons).

Aujourd’hui, malgré l’optimisme des fabricants quant à la promesse d’allègements fiscaux par l’État, les pertes financières continuent de s’accentuer. Elles enracinent d’années en années l’industrie des poupées russes et ses petites mains dans une crise qui semble durer.

Bons baisers de Russie

Pièce maîtresse du puzzle culturel russe, cet objet inspiré des arts orientaux, a vécu de nombreuses transformations et a fait face à diverses difficultés. Mais sa popularité en est sortie intacte. Impossible donc de repartir de Russie sans sa matriochka !

Crédit bannière : Robin Skibo-Birney (Flickr).

Vous aimerez aussi