Solidarność : premier syndicat libre du bloc soviétique

En septembre 1980, les grèves des chantiers navals de Gdansk aboutissent à la création du premier syndicat libre à l’est du rideau de fer, Solidarność. Ce nom deviendra rapidement un symbole d’émancipation et sera l’instigateur de la chute du communisme en Europe. Le Centre de la solidarité européenne de Gdansk, inauguré en 2014, en retrace l’histoire.

Oser protester : premières braises

Il est communément admis que la première fissure du mur de Berlin a été provoquée depuis la ville nord-polonaise de Gdansk. Bordant la Mer Baltique, elle tire son activité principale d’après-guerre dans ses chantiers navals. En 1980, ce ne sont pas moins de 17000 ouvriers qui participent à la dynamique production de 32 bateaux par an. En août de cette même année, l’ouvrière du chantier, Anna Walentynowicz, soucieuse de faire entendre la voix de ses collègues, crée la première association indépendante, ce qui lui vaut d’être licenciée le 7 août 1980, perdant son droit à la retraite à cinq mois de celle-ci. Cette décision engendre une grève générale des ouvriers à partir du 14 août. Rapidement, ce soulèvement a un nom : Solidarność, solidarité en polonais, dont le célèbre Lech Wałęsa, électricien des chantiers navals récemment licencié, devient l’une des figures emblématiques.

Ces protestations sont risquées, d’autant plus que beaucoup d’ouvriers ont encore en mémoire les émeutes de la Baltique survenues en 1970 durant lesquelles, en réponse à une soudaine hausse des prix des denrées alimentaires, des révoltes éclatèrent dans certaines villes côtières, dont Gdansk. Ces soulèvements ont été violemment réprimés par l’Armée populaire de Pologne et la Milice et firent au moins quarante-deux morts.

Les grévistes élaborèrent une liste de vingt et une revendications, exigeant notamment l’autorisation des syndicats libres ou encore un ajustement des salaires sur l’inflation que connaît le pays. Le 31 août 1980, à l’issue de quatorze jours de grèves pacifiques, le vice-premier ministre polonais Mieczysław Jagielski cosigne avec Lech Walesa l’Accord de Gdansk, ouvrant ainsi la voie à l’autorisation de syndicats indépendants. Il est instantanément soutenu par l’Église catholique et les intellectuels dissidents.

Lech Walesa à Gdansk, en 1980. Crédit photo : Marek Zarzecki/Kfp/Reuters

Facteurs de survie du syndicat

La survie de Solidarność est un événement sans précédent, non seulement en Pologne, mais dans tous les pays du pacte de Varsovie. Elle est notamment due à une perte de foi générale en le modèle socialiste, confronté aux difficultés économiques et aux échecs sur le front de la Guerre froide. De plus, le mouvement reçoit le soutien du premier pape polonais de l’histoire, Jean-Paul II, récemment élu. Finalement, les ouvriers de Gdansk ont su tiré les leçons des soulèvements passés car de nombreuses tentatives de création de syndicats indépendants ont déjà échoué : le soulèvement de Poznań en 1956, la critique intellectuelle de 1968, les émeutes de la Baltique en 1970, la naissance du KOR en 1976…

Le pape Jean-Paul II et Lech Walesa le 11 juin 1987 à Gdansk. Crédit photo : Arturo Mari/AFP

Une mobilisation nationale

Les revendications de Solidarność inspirent une vague de grèves dans tout le pays qui, derrière leur visée syndicaliste, sont perçues comme un premier pas vers le démantèlement du monopole du Parti communiste polonais. Le syndicat regroupe rapidement 10 millions de salariés sur les 31 que comptait alors la Pologne, soit trois fois plus que n’en comptait le Parti communiste au pouvoir.Il rallie pacifiquement sous un même nom toute la Pologne, des mineurs de Silésie aux intellectuels de Cracovie. Tenu en septembre 1981, le premier congrès de Solidarność apparaît comme un véritable parlement ouvrier du pays.

Au nom de tous les travailleurs polonais, le syndicat revendique « la mise en place d’une réforme auto-gestionnaire et démocratique à tous les niveaux du pouvoir de décision, d’un nouvel ordre socio-économique qui conciliera le plan, l’autogestion et le marché ». Il exige également la création d’un « Conseil social pour l’économie nationale » qui « doit avoir le droit de soumettre des projets de règlements. Il doit agir de manière tout-à-fait publique, et ses membres doivent avoir le droit de s’entendre avec la population par les mass-media. » Le Rude Pravo, organe de presse du parti communiste tchécoslovaque, qualifie cette déclaration de « tentative d’exportation de la contre-révolution » et l’agence soviétique Tass voit dans ce congrès une « orgie anti-socialiste et anti-soviétique ».

État de siège et interdiction du syndicat

Face à la force fédératrice grandissante du syndicat, la classe dirigeante polonaise craint une intervention armée de l’Union Soviétique, qui n’avait jamais auparavant toléré de telles révoltes dans sa zone d’influence. Considérées comme une trop grande menace, ces protestations sont muselées dans la nuit du 13 au 14 décembre 1981 par le général Jaruzelski, tout juste nommé Premier ministre et secrétaire générale du Parti communiste, qui réalise un coup d’état militaire et installe un climat suivant la loi martiale. Solidarność est interdit et ses dirigeants, dont Lech Wałęsa, ainsi que de nombreux militants d’opposition, sont emprisonnés ou internés pour plusieurs mois. Cet état de siège durera jusqu’en 1983, période pendant laquelle le quotidien des polonais allie couvre-feu et censure. Les Polonais sont réprimés mais ne restent pas pour autant inactifs : les militants continuent des actions secrètes, avec l’aide du clergé catholique.

Premières élections libres

La fin de l’état de siège est proclamé en 1983. Bien que toujours clandestin, Solidarnośc demeure un organe influent du pays, d’autant plus que Lech Wałęsa reçoit le Prix Nobel de la paix cette même année. Le pays étant encore en déclin économique, de nouvelles grèves nationales éclatent en 1988 et permettent d’obtenir, le 5 avril 1989 et avec l’aval de Gorbatchev, l’accord historique de la Table Ronde. Pour la première fois depuis 1946, des élections libres sont organisées en Europe de l’Est. Bien que certains sièges soient automatiquement réservés aux communistes, Solidarność obtient 35 % des sièges de députés et 92% de ceux du Sénat. En décembre 1990, les élections générales libres nomment Lech Wałęsa président de la République de Pologne.

Revivre la création de Solidarność à Gdansk

Durant dix années, les Polonais se sont battus sans relâche pour faire valoir leurs droits et ont osé s’élever contre le communisme. Les chantiers navals de Gdansk resteront à jamais le symbole de l’étincelle qui participa sans aucun doute à tomber le mur de Berlin et à libérer l’oppression soviétique. En 2014 a été inauguré le Centre de la solidarité européenne, sur le site des chantiers, où de nombreux visiteurs affluent pour s’immiscer dans l’incroyable histoire de ces soulèvements populaires.

 

Centre de la solidarité européenne de Gdansk. Crédit photo : Borys Kozielski


Sources :
Déclarations congrès Solidarnosc tirées du livre “Le Programme de Solidarnosc. Texte intégral des thèses élaborées par le Congrès des délégués à Gdansk le 7 octobre 1981.”
Déclaration Rude Pravo : «  5-29 septembre 1981Pologne. Ier congrès du syndicat Solidarność », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 28 mars 2019. URL : http://www.universalis.fr/evenement/5-29-septembre-1981-ier-congres-du-syndicat-solidarnosc/

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